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Youcef Zirem dénonce avec lucidité nos lâchetés
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Youssef Zirem dénonce avec lucidité nos lâchetés
Le nouveau roman de Youssef Zirem, Rien n’excusera nos lâchetés, a traversé l’Atlantique. De nos jours, ni la dictature ni aucune autre force ne peuvent empêcher la circulation des idées. Aussitôt publié à Paris, aussitôt sous les yeux des lecteurs, à plus de 9 000 kilomètres de là, en Amérique, et partout ailleurs.
Youssef Zirem est connu ; de son vivant, une bibliothèque porte son nom sur les hauteurs des montagnes majestueuses d’Akfadou. Il est sans doute l’un des écrivains francophones les plus prolifiques de la littérature contemporaine, auteur de plus de vingt livres dans différents genres : roman, essai, poésie. Lire Youssef Zirem est un privilège, un bonheur ; c’est découvrir un écrivain d’une grande sensibilité, convaincu de l’importance de l’humanisme universel et des valeurs essentielles de la vie. Son style est d’une rare beauté : chaque mot, chaque phrase est une offrande généreuse.
Ce roman est non seulement utile, mais il arrive aussi au bon moment. De quoi s’agit-il ? S’il fallait résumer sa thématique principale en une phrase, la voici : c’est un livre écrit avec passion sur l’essentiel dans la vie. Et l’essentiel, c’est l’amour. « L’amour véritable est invincible », dit l’auteur. Tout au long du récit, en véritable semeur d’amour, il renouvelle avec insistance son invitation à aimer sans mesure, à aimer les autres, à aimer la nature. Qu’est-ce que l’amour ? Il le définit de façon simple, mais vraie : « Ce naturel évident, cette harmonie inexplicable, c’est cela l’amour absolu. »
L’auteur dresse un constat sombre, mais ô combien réaliste, de notre temps. C’est l’époque des guerres et des conflits de tout acabit, c’est le temps de la finance érigée en valeur suprême et du gain facile. C’est le temps de l’épuisement de la nature, sacrifiée sur l’autel de l’accumulation irrationnelle des richesses, au détriment des intérêts de l’humanité et de la planète. En ce temps d’incertitude, de règne de la haine et de l’individualisme, l’auteur arrive avec ce livre comme une torche flamboyante destinée à éclairer les esprits, comme pour nous rappeler que tout est éphémère, qu’il n’y a pas que les biens matériels dans la vie. Heureux celui qui n’a pas oublié l’essentiel ; heureux celui qui sème l’amour dans son cœur et chez les autres.
C’est un roman polyphonique où défilent de nombreux personnages, chacun avec sa voix, chacun jouant son rôle en harmonie avec l’ensemble, comme dans une superbe symphonie. Pour saisir sa structure complexe, il est indispensable d’évoquer le protagoniste principal, Azar Zahafi. Qui est-il ? D’où vient-il ? Que fait-il ? Quel est son destin et quelle est sa dimension sémantique ?
Azar vit en exil forcé, souvent triste et malheureux. Exilé lui-même, l’auteur en connaît les affres : « L’exil ou la prison de l’âme », dit-il. C’est à partir de son exil dans « la capitale lumineuse », superbe métaphore pour désigner Paris, la Ville Lumière, que le narrateur peint le portrait d’Azar, en faisant des va-et-vient entre le présent et le passé, comme des flash-backs cinématographiques, rappelant les événements bouleversants qu’il avait vécus trente ans auparavant dans son pays natal. Il en parle avec nostalgie. Pays magnifique, riche, vaste et ensoleillé, pays des couleurs vives qui ont fasciné Eugène Delacroix, entre autres artistes du monde. Hélas, pays perdu, mais qui sera toujours dans son cœur jusqu’à la fin de sa vie.
Azar a passé sa tendre enfance en pleine montagne, contemplant la vallée éternelle, une autre belle métaphore pour désigner la Soummam, sous l’affection de ses parents. Après de brillantes études supérieures, il décroche son diplôme d’ingénieur pétrolier et trouve un travail bien rémunéré dans le Grand Sud. Mais il est licencié à cause de ses activités syndicales. Il revient alors vers le Nord et devient journaliste, un métier noble, mais très risqué dans un pays où des dizaines de journalistes sont assassinés. On est en pleine décennie noire, désignée dans le récit par « les années de violences multiples ». L’auteur souligne que « tout était permis, aucune morale, aucune valeur ne venait à la rescousse pour arrêter l’enfer que vivait le peuple ».
Après avoir échappé par miracle à la mort à deux reprises, Azar a dû quitter son pays, la douleur dans l’âme. Chemin faisant, avec le temps, il trouve son salut dans la poésie et devient écrivain. Paris lui a beaucoup appris, lui a permis de faire des rencontres intéressantes, pas seulement intellectuelles, mais aussi amoureuses, au sens charnel. Azar avoue que « l’exil est amer, mais c’est aussi une bonne école de la vie ».
En suivant attentivement l’histoire d’Azar, on reconnaît l’autoportrait de celui qui en est le créateur. La ressemblance est évidente, il n’y a pas de doute : ce roman est autobiographique. Et, cerise sur le gâteau, Azar anime une émission de télévision pendant exactement la durée de Graffiti.
Encore deux éléments autobiographiques viennent parfaire le portrait : Azar évoque avec une profonde émotion son père, qui était un infirmier d’un dévouement exemplaire, comme le père de Youssef. Azar vénère sa mère ; il en parle comme d’une sainte. Elle était poétesse, comme Na Lâaldja, à qui l’auteur a dédié un livre en guise d’hommage émouvant. D’autant plus qu’il n’a pas pu l’accompagner pendant son agonie ni assister à son enterrement. Décidément, la dictature n’a aucun respect pour la dignité humaine ; en plus de la répression politique, elle sépare ceux qui s’aiment, leur refusant même le droit de faire leur deuil.
Bien que ce roman soit autobiographique, il n’en demeure pas moins une fiction. L’auteur a bien fait de choisir ce genre, sachant entrelacer les faits réels et les choses que l’imagination est capable d’inventer. Grâce à sa maîtrise de l’art romanesque, il a su donner une portée mythique à Azar. Comme Antigone, dans la Grèce antique, qui a sacrifié sa vie plutôt que de renoncer à ses principes, Azar est un homme d’honneur et de principes. Comme Antigone, qui a dit : « Je ne suis pas née pour la haine, mais pour partager l’amour », Azar ne connaît pas la haine ; toute sa vie, il n’a fait que semer un amour infini.
Pour un homme d’une telle bonté, un intellectuel d’une telle probité, la lâcheté d’une certaine élite est intolérable. Rien ne l’excusera. Il la dénonce haut et fort ; le mot « rien » ne permet aucune concession.
Cependant, il ne s’agit pas d’une dénonciation calomnieuse ni à caractère juridique. Ici, la dénonciation a une dimension philosophique et éthique. C’est un rappel à l’ordre, une incitation à la prise de conscience. Comme Socrate, qui se voulait le taon d’Athènes, faisant de son mieux pour secouer ses concitoyens afin de les éloigner des vices et de les inciter aux vertus cardinales — « la prudence, le courage, la tempérance et la justice » —, Azar interpelle l’élite de son pays pour qu’elle prenne ses responsabilités. Il pose des questions pertinentes : « Pourquoi les prisonniers politiques sont ignorés par une bonne partie de la population ? » Il persiste : « Comment avons-nous fait pour détruire un aussi beau pays ? Comment avons-nous été capables de tant de lâcheté pour permettre toutes ces injustices ? (…) Comment avons-nous perdu notre courage ? Comment avons-nous permis à ces médiocres de diriger le pays ? » Chaque lecteur trouvera ses réponses au fond de lui-même.
L’élite mondiale n’est pas épargnée. Il en appelle au bon sens. Il est urgent d’œuvrer ensemble pour « un monde plus juste, plus humain, plus vrai, respectant les animaux et la nature ».
Il serait judicieux de conclure en soulignant la dimension optimiste de cette œuvre. En dépit de toutes les barbaries, tout n’est pas sombre, tout n’est pas perdu : l’espoir est permis. Car « il y a encore des femmes et des hommes qui savent sauvegarder l’essentiel : l’amour, l’humanisme, la solidarité », peut-on lire à la page 200 de ce livre d’une valeur inestimable.
Il est des livres écrits pour l’éternité. Quand le brouillard sera dissipé, quand le vent clément soufflera sur les monts et les vallées, ce beau roman sera lu et commenté dans les lycées et les universités de la noble Terre des Femmes et des Hommes, enfin Libérés.
Nacer Wabeau
Écrivain et universitaire, installé au Costa Rica
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